La langue est une source culturelle très précieuse pour communiquer et vivre en collectivité. Rien d'étonnant alors à ce que chaque collectivité cherche à protéger son intégrité linguistique.
En tant que représentants de la collectivité anglophone de l'Outaouais, nous pourrions nous attendre que la nouvelle communauté métropolitaine de Gatineau, qui se formera l'an prochain dans l'Ouest du Québec, devienne bilingue, comme l'est la nouvelle ville d'Ottawa. Mais notre région ne fait pas légalement partie de la capitale du Canada, une des raisons principales en faveur d'une Ottawa officiellement bilingue.
Aussi, dans un monde où l'utilisation de l'anglais en tant que langue universelle a avancé à grands pas - certains affirment même que l'anglais est devenu la langue du travail de près des deux tiers de la population mondiale -, nous devons respecter le désir des francophones de maintenir une collectivité francophone dans la région de la Capitale nationale où existe toujours un danger d'assimilation à l'anglais. C'est une des raisons pour lesquelles les francophones du Québec insisteront probablement sur la mise en application de la Charte de la langue française qui ne permet le bilinguisme que dans des municipalités où la population anglophone dépasse les 50 pour cent.
C'est pourquoi nous devrions au minimum adopter l'attitude pratique d'Aylmer en matière de services linguistiques dans tout le nouveau territoire urbain. Après un siècle de tâtonnements, Aylmer a mis au point une série de pratiques basées sur le principe de la courtoisie. Ces pratiques sont des lignes directrices internes, et non une politique officielle ou une obligation légale. Aylmer offre quotidiennement à ses 12 000 anglophones des services et des renseignements en anglais, et cette langue est souvent utilisée dans les débats municipaux.
Bien que de telles pratiques se fondent sur des compétences langagières existantes, elles ne seront pas forcément requises ou d'application pratique partout sur le territoire de la nouvelle ville. Car il y existe de grands écarts dans la concentration de la population anglophone. Bien que les minorités linguistiques de la nouvelle Ottawa et de la nouvelle Gatineau représentent entre 10 et 15 pour cent de la population totale (selon la façon dont vous les définissez et vous les comptabilisez), il existe des deux côtés de l'Outaouais une grande variation dans l'occupation linguistique du territoire. Du côté québécois, alors que 36 pour cent de la population d'Aylmer est anglophone, sur les 8000 citoyens de Masson-Angers, 320 seulement sont anglophones. C'est pourquoi une politique modelée sur l'importance de la demande semblerait indiquée.
Étant donné que les collectivités anglaise et française de Gatineau comprennent le besoin d'une législation protégeant le français, s'il s'avérait que les normes d'Aylmer ne soient pas applicables partout sur le nouveau territoire municipal, quel genre de politique linguistique serait-il possible d'adopter dans la nouvelle Gatineau ? Tout d'abord, nous pensons que nous pouvons beaucoup apprendre d'Aylmer. Le but devrait être de traiter la minorité des contribuables anglophones au moins avec une certaine courtoisie, si ce n'est de façon équitable. Pour répondre aux attentes des résidants anglophones, le nouveau Conseil municipal devrait mettre en place des règles basées sur des lignes directrices internes qui dicteront la conduite à tenir tout en n'étant pas juridiquement contraignantes. Ces pratiques devraient être établies sur une réponse courtoise au bon sens et aux besoins humains, pour que les compétences langagières du personnel correspondent aux besoins langagiers du quartier. Ces pratiques ont été élaborées par la Ville d'Aylmer au fil des ans pour répondre aux besoins locaux et ont fait leurs preuves en ce qu'elles ont amené la cohabitation en bonne intelligence des collectivités francophone et anglophone.
En pratique, il faudrait que tous les documents publics soient disponibles dans les deux langues partout sur le territoire. En particulier, les avis de réglement et de changement de zonage devraient être envoyés dans un format bilingue. Une fois ces documents traduits, disons pour le grand nombre d'anglophones d'Aylmer, il serait facile et peu coûteux de les mettre à la disposition des autres localités. On devrait encourager les employés bilingues à offrir leurs services dans les deux langues, y compris dans les messages téléphoniques. Le fait de pouvoir fonctionner en anglais aussi bien qu'en français devrait être considéré comme un atout pour les nouveaux employés. Des services en anglais devraient être disponibles dans les bureaux municipaux des localités où il y a une demande importante. Vu la situation de la nouvelle ville dans la région de la Capitale nationale, il serait sage d'offrir une formation dans les deux langues à certaines catégories du personnel, comme, par exemple, aux employés du service du développement économique. Mais dans notre région, de nombreux employés éventuels sont bilingues. Il est crucial que la composition du personnel de la nouvelle ville reflète celle de la population. Enfin, il devrait être possible d'utiliser l'anglais au cours de la période de « questions et réponses » des citoyens aux réunions du Conseil municipal. Quand il existe dans des réunions publiques un besoin précis concernant des sujets intéressant la population anglophone, des services de traduction devraient être disponibles si les membres du Conseil en voient l'utilité. Il est inévitable que des difficultés surviennent : le Conseil devrait alors créer un comité temporaire sur les services linguistiques, composé d'experts de l'extérieur. Un modique budget de traduction sera nécessaire.
Les raisons pour que les membres du Conseil adoptent de telles pratiques linguistiques sont nombreuses. Qui plus est, cela leur permettrait de montrer qu'ils font tout en leur pouvoir pour servir aussi bien les citoyens anglophones que les citoyens francophones, et les milliers de fonctionnaires fédéraux travaillant au Québec. Ils deviendraient ainsi des « partenaires honoraires » de la Région de la capitale nationale, dont ils partagent les avantages et les obligations. Cela faciliterait aussi les relations avec Ottawa.
Au plan économique, pour survivre et s'épanouir dans la région de la capitale nationale, Gatineau devra être en mesure d'attirer de nouvelles entreprises (qui sont de plus en plus dans la haute technologie), ainsi que des ambassades, des bureaux du gouvernement et les millions de visiteurs, surtout anglophones. Pouvoir communiquer efficacement en anglais et favoriser la diversité font partie intégrante de la concurrence mondiale pour trouver de l'investissement et des talents. Les bénéfices sont grands tandis que les coûts sont faibles. Les retombées de ces pratiques dans le domaine des affaires pourraient aider l'Outaouais à conserver une plus grande partie de son achalandage.
En ne retirant à aucun niveau les services offerts en ce moment à la minorité anglophone, les pratiques proposées s'accorderaient avec le précepte constitutionnel du Commissaire aux langues officielles de ne rien faire qui diminue les droits actuels des minorités. Cela permettrait aussi à tous les citoyens de participer de façon démocratique.
Un organisme gouvernemental comme le Conseil municipal de la nouvelle municipalité doit trouver des façons novatrices d'équilibrer des pressions politiques opposées. Les propositions énoncées plus haut laisseraient une certaine latitude aux employés municipaux, et permettraient au Conseil d'attirer du développement économique et de servir de façon adéquate ses deux collectivités linguistiques, comme il convient à sa situation géographique dans la Région de la capitale nationale, tout en respectant les buts et les contraintes des chartes québécoise, canadienne et universelle des Droits.
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