
La ville de Gatineau et le bilinguisme
Gatineau, le 7 novembre 2002
La semaine dernière, l'Alliance canadienne, par la bouche du député Scott Reid, a réitéré sa demande que la ville de Gatineau, tout comme la ville d'Ottawa devienne officiellement bilingue.
On peut supposer que les anglophones de l'Outaouais soient d'accord avec M. Scott et l'Alliance canadienne. Néanmoins, la réalité est que l'Association régionale des West Quebecers tout en souhaitant de meilleurs services bilingues, n'a pas cru bon d'inscrire le statut de ville officiellement bilingue dans la politique linguistique qu'elle a soumise à la nouvelle ville de Gatineau au moment du fusionnement. Il est peut-être utile, voire salutaire, d'expliquer le raisonnement derrière ce refus d'un statut bilingue.
La position du Parti allianciste peut sembler logique mais c'est une logique simpliste.
Tout d'abord, il faut souligner la distinction entre un statut bilingue et les services bilingues. L'idée d'un statut bilingue (d'une ville officiellement bilingue) exige que dans les services, la politique d'embauche et la langue du travail les deux langues aient un statut plutôt égal. Il serait inscrit dans une loi provinciale difficilement changeable.
La politique de services bilingues suit les idées de Pierre Trudeau. Il a dit que dans une société libre et démocratique, les gouvernements sont tenus à offrir aux citoyens des services dans leur langue pour qu'ils puissent entretenir des rapports efficaces avec leur gouvernement. L'obligation repose sur l'État et non pas sur le citoyen. Les mesures sont beaucoup plus flexibles et suivent les besoins et les demandes plutôt qu'une égalité rigoureuse. C'est là ce que les West Quebecers veulent pour Gatineau.
Il y a des raisons légales et politiques pour refuser le bilinguisme intégral à Gatineau. D'abord, Il est interdit par la Charte de la langue française qu'une ville du Québec ait un statut bilingue sans que les anglophones forment au moins 50 % de la population. Seulement 15 à 20 % des Gatinois sont de langue anglaise.
Ensuite, l'Alliance canadienne soutient que Gatineau devrait être bilingue parce qu'elle fait partie de la région de la capitale nationale, ce qui est vrai. Mais elle ne fait pas partie de la capitale du Canada. Seulement Ottawa en est. Donc, Gatineau n'a pas à avoir les mêmes politiques qu'Ottawa.
On souhaite qu'Ottawa, en tant que capitale du Canada, ait un statut bilingue pour des raisons symboliques et pratiques. D'abord, parce qu'il va de soi que la capitale d'un pays officiellement bilingue le soit aussi. Deuxièmement, si le statut bilingue est entériné par une loi provinciale, il est moins probable qu'un quelconque Conseil municipal futur soit tenté de le modifier. Gatineau ne faisant pas partie de la capitale du Canada, le même raisonnement ne s'applique donc pas.
Néanmoins, on peut facilement objecter que tout ça n'est que des rationalisations légalistes, que dans la Région de la capitale nationale tout le monde devrait avoir les mêmes droits, et que la Loi 101 est tout simplement injuste envers les minorités.
Donc il faut chercher un raisonnement plus profond pour rejeter le statut bilingue à Gatineau. L'histoire nous dit qu'un élément clé de la création du Canada ait été une entente entre anglophones et francophones pour créer des institutions qui permettraient aux deux communautés de vivre dans une harmonie relative pour qu'elles puissent ensemble bâtir un nouveau pays s'étendant sur la partie nord de l'Amérique. Un aspect de cette entente était la création de provinces à l'intérieur desquelles des cultures différentes pourraient être protégées et s'épanouir.
Dans la foulée du développement rapide du pays, ces objectifs de la fédération ont souvent été ignorés et le Canada est devenu plutôt un pays anglophone. Ce n'est que lors de la révolution tranquille et de l'élection du Parti québécois, quand le séparatisme guettait le Canada, que Pierre Trudeau et René Lévesque ont rappelé aux Canadiens qu'une des raisons d'être du pays était la protection des cultures linguistiques.
Ce court survol nous rappelle que promouvoir les relations harmonieuses et faciliter la protection par les provinces de leur culture est de la nature même de l'entente fédérative. À quoi il faut ajouter la promotion du bilinguisme dans nos institutions publiques et la protection des droits démocratiques des minorités linguistiques.
Dans le cas de la Région de la capitale nationale des études nous amènent à deux constatations prioritaires. Premièrement, la communauté francophone est continuellement menacée par un haut taux d'assimilation. Il ne reste que Gatineau comme ville autonome de langue française où la municipalité est libre de renforcer la culture des citoyens francophones. Donc dans notre région la condition des deux communautés n'est pas égale et toute politique dessinée selon une optique symétrique et soi-disant égale aurait des impacts inégaux et injustes.
Deuxièmement, on sait que dans le monde moderne où la lecture et l'écriture priment, il y a une tendance pour une seule langue de dominer sur chaque territoire. S'ouvrir au bilinguisme intégral en Amérique du nord équivaut à l'anglicisation. Cette pratique territoriale renforce l'idée qu'avaient les pères de la confédération de laissez la protection de la langue et la culture aux provinces. Voilà pourquoi le Québec est devenu de plus en plus francophone. Et, Gatineau fait partie du Québec.
Les élites francophones de la région sont parfaitement au courant de ces deux tendances. Tout effort pour imposer un statut bilingue à la ville de Gatineau aurait comme effet la désharmonisation des relations anglophones-francophones.
Désharmonisation, anglicisation, inégalité, injustice, revirement de l'entente fédérale, voilà un ensemble de raisons pour refuser que Gatineau soit dotée d'un statut bilingue.
Toujours est-il que Gatineau fait partie de la Région de la capitale nationale et en tire d'énormes bénéfices. Le bon sens suggère que la ville a aussi des responsabilités envers ses citoyens anglophones. Ses propres intérêts économiques pour attirer des investisseurs, ainsi que les droits démocratiques des anglophones, démontrent la nécessité d' une politique officielle des services linguistiques appuyée par un comité permanent sur les questions linguistiques et l'embauche par la ville de jeunes anglophones bilingues dans une proportion raisonnable, pour mieux intégrer tous les citoyens de la ville.
John Trent est Vice-président de l'Association régionale des West Quebecers et Chercheur au Centre d'études sur la gouvernance à l'Université d'Ottawa.